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La première fois (de Jonas de Dieppe) que j'ai eu la honte de ma vie

Jonas a été le premier à relever le défi et il met la barre haut. Parce que sa première honte est poignante. Et parce qu'il la narre dans le style soutenu qui est le sien. Ma première honte de ma vie, c'est carrément de la gnognote à côté de la sienne.

[demain : La première fois (de Rouge-Cerise) que j'ai eu la honte de ma vie]

Jonas Mon père fut le premier homme à exiger que je baisse ma culotte. Il débouclait son ceinturon et, de la rage froide plein le regard, invectivait : baisse ta culotte !

À cette époque mes parents, encore très jeunes, cumulaient les soucis, des motifs de tensions. Parce qu'il y avait ces interminables travaux dans la maison de brique. Parce que les heures sup' à l'usine et une jeunesse perdue à faire le ménage chez des bijoutiers et des antiquaires suffisaient à peine à sortir de l'éternelle soupe patates/poireaux de la plupart des soirs. Parce qu'aussi leur couple traversait de ces zones de perturbation dont on ne soupçonne pas qu'un fils aîné, aussi pré-ado soit-il, puisse en deviner les raisons inavouables.

J'avais volé un cadenas. J'étais entré, en compagnie de mon cadet, dans la droguerie. Les images Poulain qui retraçaient une histoire des Indiens d'Amérique via des plaquettes de chocolat me captivaient, ainsi que les couteaux Opinel et l'étrangeté de certains cailloux. Ce jour-là j'avais décidé que ma fascination pour les cadenas méritait un larcin.

Or la vendeuse exigea de nous fouiller.

Arrivés chez nous, nous attendait notre père. La boutiquière lui avait entre-temps téléphoné, lui avait récité notre piètre tentative de vol ; dans ce quartier les noms de famille étaient écrits sur le front de tous les mômes.

Baisse ta culotte ! Mon père ne maîtrisait pas sa violence, même si, à bien résumer ses coups de sang, il ne réserva ses débordements de haine qu'envers sa femme et ses mômes - pour les autres, il apparaissait volontiers grande gueule et déconneur. J'entends encore aujourd'hui le cliquetis de sa ceinture dénouée. Suite à cet acte je n'aurais pas le droit à une condamnation à la chambre, ni à une pluie de gifles, mais à la peine capitale : la déculottée et le fouet.

Au moment de déboutonner mon pantalon, des larmes pleins les yeux et des gémissements de coyote dans la gorge, je réalisai, pour la première fois, que mon appréhension n'était plus liée au châtiment, mais au fait de montrer à mon père mon sexe et mon cul. J'étais assez précisément conscient que j'étais homosexuel, j'avais goûté aux attouchements, aux déclarations, au désir. Ignare de mes expériences prématurées, mon père, fou de colère suite à mon geste, exigea de moi une impudeur que j'associais désormais à des codes sexuels. Soudainement je fus incapable de lui offrir la vue de mon corps. Une poussée de refus me bloquait intérieurement. Je me souviens encore du hurlement, de sa furie, de ses cris d'autorité tandis que je n'avais pas encore l'âge ni les mots pour lui dire que j'avais honte, terriblement honte, de me dénuder dans ces conditions-là, avec cet esprit-là.

Finalement, dominé par la peur, je me suis déculotté et lui ai confié mes fesses. Qu'il a frappées. Sans soupçonner la nouvelle portée de cette humiliation. Ce souvenir régulièrement remonte, invisible cicatrice. Mon père, je suppose, en rirait à le lire ainsi décrit.

(J'éprouve, encore aujourd'hui, de la honte à me montrer nu face à l'homme avec qui je vis depuis dix-sept ans.)

Commentaires

J'ai du mal à croire qu'il en rirait. Humilier son enfant, je trouve cela encore plus insupportable que la correction elle-même. Il m'est arrivé malheureusement de donner un claque à mes enfants mais j'en ai été tellement honteuse. Et je suis allée leur demander de m'excuser. Cette histoire me rend tellement triste.

Euh, ça ne fait pas rire du tout ton histoire.

Quel plaisir de relire un texte de Jonas, lui qui a effacé son blog, même si c'est celui-ci. J'espère qu'il reviendra un jour. Il me manque !

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